Laisse Béton

Après quelques semaines de pause, je reviens avec un récit poétique écrit par Mamoudou, un habitant engagé et passionné par l’histoire et le patrimoine de son quartier : le Val Fourré sur la commune de Mantes-la-jolie en Île de France.

Mamoudou, 36 ans, y raconte SA cité pourtant ses mots ont fait écho en moi, éveillant des émotions assoupies et des souvenirs de vie à peine enfouis.

Béton, quel est ton secret ? Je vous laisse le découvrir ici … Lire la suite de « Laisse Béton »

Dounia – 4

« Repasse ma chemise »

Après avoir à peine gratter la porte en guise d’avertissement, Mohsin pénétra dans la chambre de sa sœur assoupie. Elle ouvrit les yeux sans grande surprise et lui dit d’une petite voie encore somnolente :

  • Quoi encore ? Tu vas pas me laisser tranquille jusque dans ma chambre !?
  • Repasse ma chemise, Yemma est fatiguée
  • Tu viens de me mettre une droite et tu veux que jte repasse ta chemise ? T’es sérieux là ?
  • Excuse-moi mais tu m’as trop énervé, c’est parti tout seul. J’aime pas quand tu sors avec ces p….. !
  • C’est pas des p…. , c’est mes copines ! On allait juste en ville, on allait rien faire de mal !
  • Mais les gens ils parlent trop dans le quartier, tu sais pas toi, ce qui se dit … Moi je fais ça pour te protéger, c’est pour ton bien.
  • Pour mon bien tu me frappes … Un peu contradictoire, tu trouves pas ?

Lire la suite de « Dounia – 4 »

Dounia – 3

Khadra devint brusquement étrange à l’égard de sa belle-fille le soir de ses premières règles. C’était il y a 3 ans, lors d’une sortie scolaire au parc de Parilly avec sa classe de 5ème . Après une course d’orientation, une partie de loup et une séance d’arrosage improvisée avec ses camarades, c’était l’heure de rentrer et le prologue vers l’âge adulte pour Dounia. En guise de symptôme, son corps s’était mis à saigner de l’intime intérieur, la douleur fut telle qu’elle comprit que sa vie venait de basculer.

Dounia -4

Dans le car du retour elle observait avec nostalgie ses amies s’amuser sans elle. Elle enviait leur innocence et leur joie enfantine. Elle s’était sentie arrachée et exclue de cet univers insouciant contre son gré. Elle savait toutes ses amies non atteintes de ce mal honteux, du moins c’est ce qu’elles disaient. A cette époque avoir ses règles était une tare et yemma lui avait clairement expliqué que ce jour-là, elle deviendrait femme et qu’il faudrait impérativement qu’elle l’en informe.

Ce que fit timidement Dounia à son retour : « Yemma, j’ai saigné », elle n’eut point besoin de préciser l’origine du saignement, la quinquagénaire compris immédiatement à la gêne de la fillette « tu n’es pas tombé !? On ne t’a pas fait du mal !?» L’enfant répondit non, tête baissée. Khadra s’était alors mise à son niveau, empoignant de ses grosses mains les 2 bras chétifs de la fillette et tentant de pénétrer au plus profond de ses yeux affolés « Tu me le dirais n’est-ce pas ? », « mais t’inquiètes Yemma je suis ni tombée ni rien » répondit Dounia la gorge serrée en essayant de se dégager de l’étreinte imposée.

Puis la femme lui donna la monnaie nécessaire pour acheter ses protections sans aucune autre information, elle dut se débrouiller tant bien que mal avec ce qu’elle avait appris à la télévision, avec ses amies … Ce soir-là, Yemma afficha un air grave qui ne se dissipa qu’à peine depuis.

Dounia se sentait coupable d’un corps devenu imprévisible et étranger. Un corps qui l’avait éloigné de sa maman de cœur et d’adoption. Le comportement de Mohsin avait également changé par procuration. Sa mère lui avait transmis son trouble en l’informant du nouvel état de sa sœur. Lui, avait fait preuve de moins de retenue dans son propos et lui avait craché en pleine face : « Ramène un ventre et jte jette du 14ème ! » …

Dounia – 2


Dounia était telle la vie naissante à la belle saison. Rayonnante, chaleureuse et fraiche, séduisante et charmeuse à s’y méprendre … Sa longue chevelure acajou s’abandonnait en cascade. Ses grands yeux miels arrondis et ses lèvres étaient délicieusement colorés et délimités.  L’harmonie des traits de son visage perlé et moucheté donnaient l’impression d’être face à une poupée de cire. Mais la profondeur et la gravité de son regard prouvait qu’elle était bien réelle.

Elle était presque trop belle et cette enveloppe extérieure semblait prendre toute la place sur une personnalité mystérieuse et à première vue effacée. Elle était toujours ailleurs, l’air rêveur et triste. Plongée dans son monde elle paraissait ne pas avoir conscience de ce lourd présent et puis elle détestait ses taches de rousseurs, ses quelques boutons d’acné, ses dents imparfaites et surtout ses rondeurs bourgeonnantes et ciblées qui faisaient d’elle chaque jour un peu plus une femme … Son frère ainé et sa belle-mère avaient quant à eux parfaitement conscience de ce fardeau et s’étaient jurés sans même se concerter de le conserver comme un dépôt sacré et précieux. Ce n’était pas pour lui causer du tort, non. En dépit des apparences ils l’aimaient sincèrement. Ils semblaient vouloir la protéger.

Après avoir longuement admiré le ciel, et s’être mêlée au vol des hirondelles qui tournoyaient non loin. Dounia s’est sentie lentement envahir par un sentiment de détente, celle qui vient réconforter et réchauffer après les larmes et l’orage. Elle s’allongea avec grâce sur son lit douillet, pris sa poupée de chiffon préférée dans ses bras et la serra fort contre sa poitrine. Yemma Khadra la lui avait cousue et offerte pour ses 4 ans. Aujourd’hui elle en avait bientôt 16 mais la jeune fille ne se résignait pas à se défaire de cet objet en fin de vie. Il lui rappelait combien yemma l’avait cajolée, rassurée et aimée …


 

Pourquoi « Vues de l’intérieur » ?

Parce que beaucoup de Français ignorent tout de nos quartiers et s’en sont fait une opinion sur des élucubrations souvent malsaines !
Lire la suite de « Pourquoi « Vues de l’intérieur » ? »