Dounia : Les pouvoirs des mots

« Tu ne te souviens peut-être plus de moi mais je n’ai jamais cessé de prendre de tes nouvelles. Ta mère m’a racontée ce que tu as traversé. Tu n’es plus seule dans ta tourmente. Sache qu’il y a au moins 2 personnes qui pensent à toi …
Connaissant ta passion pour la poésie, j’ai écris ces vers pour toi, Dounia.  J’espère qu’ils t’apporteront un peu de clarté …

Accueille les murmures de ton âme
Goute à l’amertume de tes larmes
Ecoute ton instinct bridé
Tes rêves et leurs messages codés
Ressens la sécheresse, l’âpreté  
Ton cœur qui brûle
La douleur qui te hurle
Ils expriment ta vérité
La voie à emprunter  
Relie-toi à ta sensibilité
Bannis le serpent qui t’étreins,
Le malin semant son venin
Tais sa violence dès le matin
Tu ne l’avais pas mérité
Ecarte le de ton chemin
Et il ne brisera plus ton destin
Ne nie plus l’alerte pressentie,
Ni la douleur, ni les cris intérieurs
Et à la nuit succèdera le bonheur
Le silence est l’allié du traitre
Qui dans la ruse est passé maître
Ne te fait pas mordre 3 fois,
Avance et garde la foi ! » 

La lettre n’était pas signée. Pourtant ces lignes et le mystère qui les entouraient avaient rendu à la jeune femme un sourire longtemps effacé par des larmes qui n’en finissaient plus de tomber sur une grisaille quotidienne. L’auteur de ce poème semblait très bien informé de sa situation. Il laissait aussi entrevoir que la colère de Khadra s’était dissipée face au déshonneur familial dont Dounia avait été la cause.

« Qui est à l’origine de cette lettre ? Une amie ? Une femme ? Un homme ? » Elle se ressaisit soudainement : « Arrête de rêver Cendrillon, ces mots ont beau être justes et généreux, personne ne viendra à ton secours si tu ne te secoue pas toi-même ! ». Son chaleureux sourire persista cependant, illuminant son regard et tout son être. L’orage était passé.

Dounia : Les barres finissent par tomber et les cœurs par se briser …

Dans son acharnement à espérer qu’il puisse la comprendre et par souci de conclure, Dounia cru bien faire en envoyant un dernier SMS à Louis. C’était un poème d’Adieu destiné à l’urbaniste démolisseur de barres HLM.

Désacraliser l’Amour
Est une profanation impie
Un affront à la vie
C’est en nier l’essence miraculeuse,
Briser le charme de l’aura mystérieuse
Et creuser un vide dévastateur
Un gouffre en plein dans le cœur
De l’assoiffé à qui l’on offre un leurre
De l’eau, pour la lui retirer aussitôt
L’ascenseur émotionnel est pire torture
Que celui en panne au bas de nos tours
Ô combien est douloureuse la désillusion
Bien plus que l’acceptation de sa condition

Il ne prit pas la peine de le lire jusqu’au bout, encore moins d’y répondre et le supprima machinalement avec un petit sourire de satisfaction en coin …

La chemise de Mohsine et l’origine de Dounia

Résignée, Dounia s’affairait sur la coquette chemise de son frère, ruminant nerveusement les mots tranchants de Khadra ainsi que sa douleur lancinante à l’épaule droite. Pourquoi Mohsine la battait-il toujours, à cet endroit ?! Parfois, elle avait presque envie de lui demander de le faire ailleurs tant la zone était meurtrie jusqu’à l’os et noircie par les dépôts de sang. En réalité, elle souhaitait qu’il ne la frappe plus du tout. Prise de chagrin pour elle-même, ses larmes ruisselèrent de nouveaux, se mêlant à l’épaisse vapeur du fer à repasser. Dans sa besogne, son esprit s’échappa loin, très loin … Dans un petit village d’Algérie, au creux d’une vallée barricadée par des montagnes aux fôrets luxuriantes de pinèdes et cyprès et bordée d’imposantes falaises tapis d’une végétation aux milles couleurs et parfums du sud. C’était une bourgade reléguée, isolée du monde mais ouverte sur l’horizon azur et infini de la Méditerranée. La mer semblait avoir été offerte à ses habitants comme fenêtre et issue face à l’étreinte des hauteurs écrasantes. Dounia y retraçait les traits de sa défunte mère qu’elle n’avait connu qu’en photos noir et blanc. La jeune fille se réconfortait souvent avec les mots imaginaires d’une maman douce et aimante. Une femme que la vie n’avait guère épargnée et qui avait fini par rendre l’âme à la naissance de sa seule enfant. « Je dois porter malheur pensa Dounia et puis pourquoi Maman m’a-t-elle appelée ainsi ?  Sa Dounia*, sa vie, a été tellement rude ! ». Khadra, qui avait été la meilleure amie de Rania*, en parlait toujours avec un sourire ému aux larmes. Les années et les épreuves avaient glissés sur cette femme, polissant une âme déjà pure et aiguisant une beauté toujours plus radieuse dont Dounia était l’héritière.

Dans 2 jours ce sera la rentrée, Dounia ouvrit son armoire et scruta avec lassitude une garde-robe qui ressemblait sensiblement à l’ancienne collection de son frère. Elle en retira un survêtement et un polo aux teintes délavées et tristes, les repassa dans la foulée et les remis soigneusement à l’endroit où elle les avait pris …

 

*Dounia : Vie ici bas
*Rania : La riche (humain et matériel)
*Mohsine : Bienfaiteur  🙂

Dounia & Louis …

Je continue d’écrire ma fiction inspirée de faits réels : Dounia.

Afin que l’histoire soit cohérente dans son ensemble, je dois revenir sur certains passages déjà écrits.  Il faudrait donc que je la finisse complètement  avant de mettre la suite sur mon blog …

Aujourd’hui, je publie un petit extrait qui n’est pas une suite. C’est un personnage de l’histoire et une rencontre improbable. Louis : un riche architecte qui fera vivre et voir à Dounia ce qu’elle n’aurait probablement jamais du savoir …

Louis

louis

Louis avait la quarantaine. C’était une beauté froide au regard perçant et bleu acier. Il ne laissait jamais transparaître la moindre étincelle d’émotion ce qui rendait la jeune fille complètement dingue et perplexe. Ses violents silences énigmatiques et répétés donnait à Dounia l’impression de toujours rester sur sa faim.
Lui, semblait au dessus de tout, tout connaître, tout savoir, tout contrôler …
Sans vraiment comprendre pourquoi, elle voulait l’élucider et percer à jour son mystère. Mais il délivrait chaque mot avec parcimonie et méfiance. Parfois, un sourire illuminait son visage et le rendait humain un bref instant. Mais il reprenait très vite les rennes de son personnage robotisé …

Dounia – 4

« Repasse ma chemise »

Après avoir à peine gratter la porte en guise d’avertissement, Mohsin pénétra dans la chambre de sa sœur assoupie. Elle ouvrit les yeux sans grande surprise et lui dit d’une petite voie encore somnolente :

  • Quoi encore ? Tu vas pas me laisser tranquille jusque dans ma chambre !?
  • Repasse ma chemise, Yemma est fatiguée
  • Tu viens de me mettre une droite et tu veux que jte repasse ta chemise ? T’es sérieux là ?
  • Excuse-moi mais tu m’as trop énervé, c’est parti tout seul. J’aime pas quand tu sors avec ces p….. !
  • C’est pas des p…. , c’est mes copines ! On allait juste en ville, on allait rien faire de mal !
  • Mais les gens ils parlent trop dans le quartier, tu sais pas toi, ce qui se dit … Moi je fais ça pour te protéger, c’est pour ton bien.
  • Pour mon bien tu me frappes … Un peu contradictoire, tu trouves pas ?

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Dounia – 3

Khadra devint brusquement étrange à l’égard de sa belle-fille le soir de ses premières règles. C’était il y a 3 ans, lors d’une sortie scolaire au parc de Parilly avec sa classe de 5ème . Après une course d’orientation, une partie de loup et une séance d’arrosage improvisée avec ses camarades, c’était l’heure de rentrer et le prologue vers l’âge adulte pour Dounia. En guise de symptôme, son corps s’était mis à saigner de l’intime intérieur, la douleur fut telle qu’elle comprit que sa vie venait de basculer.

Dounia -4

Dans le car du retour elle observait avec nostalgie ses amies s’amuser sans elle. Elle enviait leur innocence et leur joie enfantine. Elle s’était sentie arrachée et exclue de cet univers insouciant contre son gré. Elle savait toutes ses amies non atteintes de ce mal honteux, du moins c’est ce qu’elles disaient. A cette époque avoir ses règles était une tare et yemma lui avait clairement expliqué que ce jour-là, elle deviendrait femme et qu’il faudrait impérativement qu’elle l’en informe.

Ce que fit timidement Dounia à son retour : « Yemma, j’ai saigné », elle n’eut point besoin de préciser l’origine du saignement, la quinquagénaire compris immédiatement à la gêne de la fillette « tu n’es pas tombé !? On ne t’a pas fait du mal !?» L’enfant répondit non, tête baissée. Khadra s’était alors mise à son niveau, empoignant de ses grosses mains les 2 bras chétifs de la fillette et tentant de pénétrer au plus profond de ses yeux affolés « Tu me le dirais n’est-ce pas ? », « mais t’inquiètes Yemma je suis ni tombée ni rien » répondit Dounia la gorge serrée en essayant de se dégager de l’étreinte imposée.

Puis la femme lui donna la monnaie nécessaire pour acheter ses protections sans aucune autre information, elle dut se débrouiller tant bien que mal avec ce qu’elle avait appris à la télévision, avec ses amies … Ce soir-là, Yemma afficha un air grave qui ne se dissipa qu’à peine depuis.

Dounia se sentait coupable d’un corps devenu imprévisible et étranger. Un corps qui l’avait éloigné de sa maman de cœur et d’adoption. Le comportement de Mohsin avait également changé par procuration. Sa mère lui avait transmis son trouble en l’informant du nouvel état de sa sœur. Lui, avait fait preuve de moins de retenue dans son propos et lui avait craché en pleine face : « Ramène un ventre et jte jette du 14ème ! » …

Dounia – 2


Dounia était telle la vie naissante à la belle saison. Rayonnante, chaleureuse et fraiche, séduisante et charmeuse à s’y méprendre … Sa longue chevelure acajou s’abandonnait en cascade. Ses grands yeux miels arrondis et ses lèvres étaient délicieusement colorés et délimités.  L’harmonie des traits de son visage perlé et moucheté donnaient l’impression d’être face à une poupée de cire. Mais la profondeur et la gravité de son regard prouvait qu’elle était bien réelle.

Elle était presque trop belle et cette enveloppe extérieure semblait prendre toute la place sur une personnalité mystérieuse et à première vue effacée. Elle était toujours ailleurs, l’air rêveur et triste. Plongée dans son monde elle paraissait ne pas avoir conscience de ce lourd présent et puis elle détestait ses taches de rousseurs, ses quelques boutons d’acné, ses dents imparfaites et surtout ses rondeurs bourgeonnantes et ciblées qui faisaient d’elle chaque jour un peu plus une femme … Son frère ainé et sa belle-mère avaient quant à eux parfaitement conscience de ce fardeau et s’étaient jurés sans même se concerter de le conserver comme un dépôt sacré et précieux. Ce n’était pas pour lui causer du tort, non. En dépit des apparences ils l’aimaient sincèrement. Ils semblaient vouloir la protéger.

Après avoir longuement admiré le ciel, et s’être mêlée au vol des hirondelles qui tournoyaient non loin. Dounia s’est sentie lentement envahir par un sentiment de détente, celle qui vient réconforter et réchauffer après les larmes et l’orage. Elle s’allongea avec grâce sur son lit douillet, pris sa poupée de chiffon préférée dans ses bras et la serra fort contre sa poitrine. Yemma Khadra la lui avait cousue et offerte pour ses 4 ans. Aujourd’hui elle en avait bientôt 16 mais la jeune fille ne se résignait pas à se défaire de cet objet en fin de vie. Il lui rappelait combien yemma l’avait cajolée, rassurée et aimée …