Aux petits frères du tiek …

Ce soir, je publie le texte d’un jeune habitant du quartier Grande Synthe à DunKerque. Hakim est un blogueur et un écrivain talentueux. Son texte, un message à ses « petits frères du tiek » m’a émue par sa sincérité et sa bienveillance. C’est le genre de message qui peut éclairer des adolescents, en quête de sens et de repères. Des jeunes parfois perdus en eux même.


Mes petits frères du tiek : vous êtes en mission


De base, je suis quelqu’un de timide et réservé. Il m’a fallu pas mal de temps pour oser demander un renseignement à un passant dans la rue, et plus jeune, même mes amis trouvaient que j’étais trop silencieux. J’aime tourner en dérision ma dégaine de mec sans dégaine, je surenchéris souvent quand mes potes me charrient. J’ai tantôt trop peu d’estime de moi, tantôt trop, et il est possible que cette entrée en matière ne soit elle-même que fausse modestie. En résumé, je n’ai pas le profil du leader charismatique qui distille des sagesses du haut de sa contemplation. Pourtant, depuis une décennie, je me sens en mission. C’est cette mission qui m’amène aujourd’hui à écrire à mes petits frères.

J’aimerais que tu contemples ta rue et ses alentours du rebord de ta fenêtre. Que tu prennes le temps de balader ton regard sur ce quartier où tu as grandi, sur ce bitume où tu es tombé, ces murs, que tu maintiens debout jusque tard le soir avec ton équipe. J’aimerais que tu prennes du recul sur cette bulle si particulière, sur ces longues journées passées à charrier et à chahuter, sur tes potes plus ou moins clean, plus ou moins respectables, sur ces histoires de gros sous et de placard que l’on raconte avec le cœur qui bat, comme on contait autrefois d’anciennes légendes guerrières au coin du feu. J’aimerais que tu te poses pour prendre de la hauteur sur ce tableau que tu aimes et que tu détestes, que beaucoup voudraient fuir de crainte d’y rester. Que ton esprit s’envole au-dessus de ces milliers de vie. Que tu fermes les yeux. Et que tu écoutes.

Faites honneur aux sacrifices des parents

Petit Frère, tu es en mission. A peine étais-tu arrivé dans ce monde, que déjà tu portais sur tes épaules le poids de l’Histoire, sans le savoir. Des histoires que tu écoutes avec distraction lorsque le Padre te parle du village, du long périple qui l’amena jusqu’ici, bientôt suivi de la Mama. Celle-ci complète son récit par des anecdotes pleines de noms que tu entends depuis tout petit sans parvenir à y fixer des visages. Leur vie est tellement différente de la tienne. Et pourtant, de leur bled jusqu’au tien, il y a un parcours fait d’humilité, de courage, de sacrifices et de patience, auquel il te faut faire honneur. Ta mission commence par la fierté. Tu ne dois jamais, ô grand jamais avoir honte de leur étrangeté, de la couleur de leur peau, ou de leur accent. L’école de la vie où ils ont étudié leur a enseigné plus de sagesse que tout notre système scolaire ne pourra jamais t’en donner. Petit Frère, réalises-tu que tes parents sont des héros ?

Ce que je vois par ma fenêtre est tellement triste. A chaque barrette vendue dans l’entrée, à chaque scooter volé, à chaque braquage, à chaque petit qui décroche, c’est comme si on vomissait sur la vie de nos parents. Même si c’est complexe, c’est d’abord à cause de nous que beaucoup de gens nous perçoivent comme des sauvages. Que nos parents bien-aimés soient associés à ces insultes par notre faute, ça me fait mal, et ça me révolte. Petit Frère, réponds-moi franchement : est-ce pour voir le nom de son fils dans les faits divers que ton père s’est levé à 3h du matin pendant 40 ans ?

Du quartier, changez la France

On est d’accord, tout n’est pas à jeter ici, bien au contraire. Tu connais les ambiances où ça réunit les pièces rouges pour acheter un paquet de gâteaux premier prix que l’on partage à dix ; les barres de rires à n’en plus finir quand on se raconte les anecdotes insolites des uns et des autres ; les sorties d’école où les mamans des quatre coins du monde tapent la discut’ en attendant leurs enfants ; le partage, la solidarité, le respect. Tu es peut-être en bas de l’échelle, mais tes principes et ton expérience de vie sont une richesse d’une valeur inestimable, qui peut profiter à toute la société. Oui, toi le « jeune de quartier » que l’on méprise souvent, qu’on suit dans les rayons des magasins, que l’on contrôle, que l’on insulte, que l’on tue ; toi, tu as des choses à apprendre aux autres. Te rends-tu compte ?

Petit Frère, ta mission est universelle. Demain, l’histoire commencée il y a plusieurs siècles dans la violence de la colonisation s’achèvera peut-être dans la douleur. Tu le sens, le vent tourne et semble nous pousser vers la sortie. La fin de l’Histoire, c’est toi qui l’écris. Sois tu laisses les choses se faire et les tensions identitaires achèveront de nous diviser. Sois tu te lèves pour montrer l’exemple et appeler à la Paix. La Paix entre les quartiers et le reste, entre les Noirs, les Arabes, les Blancs, entre tous. Il te faudra beaucoup de patience et d’énergie. De la sueur, des larmes, du sang parfois. Tout commence sur le rebord de ta fenêtre, sous lequel se déroule ton univers. Les blocs, les quads, les commerces, les mamas, la police, le city-stade, les fautes sur les murs, les étoiles déchues. Je sais, ce décor est tellement éloigné de tout ce que je te raconte depuis tout à l’heure. Mais s’il te plaît, prends le temps d’y réfléchir avant de retourner en bas. Médite sur ces mots, et quand tout cela aura mûri dans ton esprit, passe le message à tes gars. Il est temps de sortir de ces caricatures qui nous enferment. Pour tes parents. Pour tes aînés. Pour toi.

Et pour tous les Petits Frères, qui ne grandiront pas.

Texte d’Hakim S, publié aussi sur la ZEP

6 commentaires sur « Aux petits frères du tiek … »

  1. Cher Hakim,
    Je ne te connais pas mais ton texte est profond et juste tant notre mission sur cette terre est semblable d’où que nous venons dans cette planète. Hier encore j’avais 20 ans (il y a quelques années !) et comme les gens de ma génération, je me posais la question du gain ou du gaspille de temps, de faire évoluer l’héritage si bouleversant de nos parents qui parfois m’amène a pudiquement pleuré en étouffant ce sentiment par mon pauvre oreiller. Au regard de l’histoire, de ses brulures mais aussi de ses récits héroïques de nos parents, j’essaye de me montrer à la hauteur en égalant mais surtout dépassant les limites que ce sont imposés nos ainés, gagner là où ils ont échoués, nous ne voulons pas être une élite mais un mérite, quand je réussis deux fois plus durement qu’un énarque je suis fier car ce n’est qu’en forgeant qu’on devient forgeron.
    La responsabilité de chacun est primordial car comme le disait le groupe IAM « Petit frère veut grandir trop vite … MAIS rien ne sert de courir petit frère… ». Ma mission je la portes chevillé au corps depuis plus de 20 ANS quand adolescent timide et plus que réserve, je voulais dire aux édiles que dans mon quartier on s’occupait de nos petits et qu’on avait le sens citoyen. A la mosquée, à l’école, dans les terrains sportifs, on transmettait les valeurs enseignés par les enseignants de la vie que sont nos parents. Ces derniers qui avaient la flamme flamboyante nous la donnes et ils nous appartient de la maintenir vigoureusement éclatante de vie et d’espérance.
    Nous devons guider nos petits frères c’est un devoir, mais aussi protéger nos petites sœurs, dont la position dans nos quartiers sont de plus en plus difficile. Chaque fille, chaque femme est la petite sœur d’un petit frère, que l’on souhaite le meilleur pour elles, nous sommes leurs sauveurs face aux prédateurs, à l’heure où l’image de la femme est plus que jamais dévoyé quelque soit le milieu où elles évoluent. Mes petits frères, le respect de l’homme passe par le respect de celle qui donne la vie et de celles qui les succèderont à la tâche. Vous petits frères par votre sens de la sagesse et de la réflexion, vous deviendrez grands que si vous conjuguez les valeurs de vos parents à celles que vous constituez pour vous-même. La chanteuse tunisienne Amina disait dans une magnifique chanson : « C’est le dernier qui a parlé qui a raison, c’est celle qui m’a donné un nom qui a raison de toute façon … » J’ai une phrase que j’ai écris un jour qui dit « Un jour , une femme m’a permis d’accéder à l’universel, toute ma vie je me dois d’être unis vers elle »
    A nous de franchir les barrières infranchissables, de perpétuer la lutte pour gagner la bataille, sur tous les terrains. Hakim a raison, la génération n’est pas perdu a condition de donner nous les anciens les clés de ce monde compliqué en replaçant le lien social au cœur de ce qui fait de l’humain, une valeur universelle. Merci Safya de permettre à ces textes si bien écrits de la part de tes contributeurs une belle mise en lumière et d’éclairer le chemin à la génération présente et à venir.

    Aimé par 1 personne

    1. Ton commentaire est un beau texte, complet à lui seul 🙂 . Je te remercie pour tes interventions, toutes très pertinentes, pour les réflexions qu’elles suscitent et l’occasion de dialoguer qu’elles offrent. Le dialogue et l’échange entre « semblables et différents » font malheureusement, cruellement, défaut. Et l’humain étant de nature à choisir la facilité en première option, on choisit les idées toutes faites, pré-emballées et on se fait souvent une opinion des uns et des autres. Dans un « sens » comme de l’autre, en oubliant toute la complexité que représente ne serais-ce qu’un seul être humain. Bravo ! A bientôt 🙂

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  2. J’ai juste envie de vous dire MERCI : merci à Safya pour son blog — que je découvre — et pour l’intelligence, la pertinence, l’acuité, l’humanité du regard qui s’en dégage ; merci à Hakim dont la plume semble trempée dans la justesse et l’authenticité ; merci à VF dont le commentaire est lui-même plein de profondeur et de lumière. Je ne vous connais pas, mais j’ai envie de vous dire que je vous aime, parce qu’à travers ce que vous livrez de vous je reconnais des frères et des sœurs, non pas de sang mais de sens. Au risque de me répéter, merci encore.

    Aimé par 1 personne

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