Dounia – 4

« Repasse ma chemise »

Après avoir à peine gratter la porte en guise d’avertissement, Mohsin pénétra dans la chambre de sa sœur assoupie. Elle ouvrit les yeux sans grande surprise et lui dit d’une petite voie encore somnolente :

  • Quoi encore ? Tu vas pas me laisser tranquille jusque dans ma chambre !?
  • Repasse ma chemise, Yemma est fatiguée
  • Tu viens de me mettre une droite et tu veux que jte repasse ta chemise ? T’es sérieux là ?
  • Excuse-moi mais tu m’as trop énervé, c’est parti tout seul. J’aime pas quand tu sors avec ces p….. !
  • C’est pas des p…. , c’est mes copines ! On allait juste en ville, on allait rien faire de mal !
  • Mais les gens ils parlent trop dans le quartier, tu sais pas toi, ce qui se dit … Moi je fais ça pour te protéger, c’est pour ton bien.
  • Pour mon bien tu me frappes … Un peu contradictoire, tu trouves pas ?

Mohsin baissa la tête pour montrer à sa sœur qu’il regrettait son coup de poing

  • Bon, poses là sur la chaise, je vais le faire.
  • Vas-y s’il te plait, fais vite Dounia jdois sortir.
  • C’est bon j’tai dit que j’allais le faire.
  • Pas dans 10 piges. Maintenant s’il te plait !
  • Ok
  • Merci sœurette t’es la meilleure !

Sous son attitude violente et dominatrice, Mohsin était une âme sensible et torturée. A 27 ans, il vivait encore chez sa pauvre mère qui après avoir lutté de toutes ses forces pour faire de lui un homme respectable avait fini par baisser les armes face à son propre enfant. La rue avait pris le relais de son éducation très tôt. Il avait commencé très jeune à fumer du cannabis et à boire de l’alcool régulièrement. Ce qui chez lui, avait causé des dégâts profonds : troubles de l’humeur, insomnies et cauchemars, désintérêt et mollesse d’esprit … Il luttait tant bien que mal et se cachait derrière son masque de mauvais garçon pour ne pas perdre la face. Il vivait de petits trafics en tout genre pour payer sa consommation de drogue, ses vêtements de marques et ses sorties qui lui donnaient parfois l’illusion d’être heureux. Plusieurs gardes à vue et quelques séjours en prison n’avaient pas amélioré son état et l’avaient plongé dans une détresse dont il peinait à se défaire.

La seule « chose » sur laquelle ils pensaient avoir une prise sa mère et lui c’était Dounia. Ils comblaient leurs frustrations d’échec sur elle. Voulant faire d’elle une fille droite, la protéger des influences extérieures et enfin se prémunir de l’impitoyable « qu’en-dira-t-on » qui régnait sur le quartier. Ils reprenaient le contrôle de leurs vies misérables en bridant celle de Dounia. Et c’était chose facile. L’adolescente était docile et savait s’adapter. Et même si quelques fois cette situation contraignante l’exaspérait, elle avait son monde et ses livres en guise d’amis et échappatoires. Et puis, si elle se pliait aux règles, Yemma n’était pas désagréable à vivre. Elle éprouvait encore de la bonté vis-à-vis de sa fille adoptive et quelque gestes tendres échappaient parfois à l’autorité qu’elle s’était imposée à toutes les deux.

C’était la survie pour chacun des membres de cette famille. Ils se supportaient mutuellement et enduraient leur quotidien aride chacun à sa façon, tous dans la solitude …

4 commentaires sur « Dounia – 4 »

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